J'ai reçu plein de messages de la famille et des amis et merci à tous pour vos préoccupations. Je suis clairement sain et sauf vu que je rédige ces lignes. Comme pas mal de gens m'ont demandé comment cela s'est passé, je me suis dit que j'allais faire un post dessus (ce qui m'aide aussi à digérer l'évènement...).
Vendredi soir vers 3h30, je suis réveillé par une première secousse. Les premières dix secondes, cela ressemble à un "temblor", une secousse qui secoue régulièrement la ville (j'en ai déjà ressenti quelques unes depuis deux mois sur place). D'un coup, la secousse s'intensifie avec une violence inouie, toutes les lumières s'éteignent, la chambre commence à trembler dans tous les sens et les objets tombent dans un bruit sourd terrifiant. Je me mets dans l'embrasure de la porte de la salle de bains et attends, deux minutes qui paraissent une éternité. Tout s'arrête enfin et on n'entend plus que les aboiements des chiens paniqués dehors et les sirènes de la police et des ambulances. Premier réflexe, sortir de l'immeuble et là grosse surprise, la porte de l'appartement est bloquée, elle a bougé avec les secousses. J'appelle au secours et mes voisins mieux préparés (à savoir qu'ils ont eu le réflexe d'ouvrir toutes les portes dès les premières secousses) viennent m'aider à faire sauter le verrou (moment où je comprends pourquoi les portes et les serrures n'avaient pas l'air solides par rapport à nos portes blindées parisennes). J'enfile un pantalon et descends à toute vitesse les 20 étages et arrive dans un hall d'entrée noir de monde. Les gens sont aussi dans la rue, scotchés à leur portable pour appeler des proches ou prennent carrément leur voiture pour les rejoindre. Les réseaux téléphoniques sont saturés. Je m'assois en tremblant, sentant l'adrénaline qui passe. Une peur terrible m'envahit et je me rends compte de ma chance. A l'aide du Blackberry d'un voisin, j'arrive à envoyer un message rassurant en France et attends avec tout le monde l'aube car il n'y pas d'électricité. Durant les 4 heures d'attente, les répliques passent sans cesse dont 2 particulièrement fortes à plus de 6 de puissance sur l'échelle de Richter. Une radio fonctionne en continu, annonçant l'ampleur du séisme, 8.8 à son point d'origine dans le Pacifique au sud en face de la deuxième ville du pays, Concepcion. Le pays est plongé dans le noir et on entend des sirènes en permanence. Les Chiliens autour de moi sont d'un calme étonnant. Plusieurs ont des lampes torches, des bouteilles d'eau et des couvertures, les enfants restent sages (c'est là que j'apprends que tout le monde a un sac de survie dans son appartement près de la porte au cas où). La radio annonce que l'électricité commence à revenir à Santiago, elle avait été coupée à titre préventif et l'infrastructure a tenu dans sa grande majorité. Nous voyons les lumières revenir à 6 heures dans le quartier voisin de Los Militares et enfin dans notre quartier à 7h avec le lever du soleil. Avec l'électricité et la lumière du jour, l'équipe antisismique de la résidence (autre signe d'une organisation anti tellurique bien construite) vérifie les structures de l'immeuble dans les souterrains, les parties communes et surtout les escaliers de secours (la partie critique qui supporte l'immeuble dans sa partie visible) et donne le feu vert aux résidents pour rejoindre leurs appartements. Je remonte les 20 étages à pied et découvre l'état de l'appartement. A part la porte d'entrée défoncée, et quelques fissures de crépi, le seul dégât important est un mur non porteur qui est sorti de son logement, emportant le papier peint avec lui. Aucune trace sur les murs porteurs. Les réseaux de communication sont toujours saturés mais je finis par envoyer quelques SMS et à contacter la famille en fin de journée. Je fais le ménage pour m'occuper la tête et le voisin d'en face m'aide gentiment à sécuriser ma porte qui ferme encore avec une des deux serrures. Je découvre à la TV l'étendue des dégâts dans le sud à Concepcion et plus encore sur la côte qui a été submergée par une lame de fonds type tsunami ("maremoto" en local). Depuis, l'eau a été rétablie et un ingénieur est venu confirmer le diagnostic de l'immeuble, pas de dégâts à la structure, il reste habitable. J'ai pu aller m'approvisionner au supermarché du coin aujourd'hui en produits de base et je peux concrètement aller travailler demain. J'ai eu des nouvelles de la plupart de mes collègues qui sont sains et saufs même si certains ont dû quitter leur logement jugé à risque. L'impression finale est étrange. Vu la faible ampleur des dégâts dans l'appart, l'immeuble et notre quartier, j'ai l'impression d'avoir juste fait un cauchemar mais les images du sud dévasté me ramènent sans cesse à la réalité.
Globalement et avec un peu de recul, quelques faits à souligner :
1. L'architecture antisismique n'est pas une blague ici. J'hallucine sur le fait que l'immeuble n'ait que des dégâts mineurs après un tel tremblement de terre. Le quartier semble intact, même les grues et les constructions en cours des alentours ont tenu le coup. J'ai appris que notre immeuble est en fait monter sur des verrins placés à 50 mètres sous le sol avec une mégastructure coulée dans le béton qui accompagne les secousses (d'où une impression accentuée de mouvement surtout dans les étages élevés). En fait, il fonctionne comme un roseau en pliant dans le sens du vent. Le plus gros des dégâts à Santiago concerne des bâtiments anciens ou ceux de fortune des quartiers pauvres. Egalement, du côté de Quilicura et du Maipu, quartiers pauvres à l'ouest, des bâtiments soit-disant aux normes mais vendus pas chers ont subi des dégâts considérables, les promoteurs seront sûrement poursuivis. Au bout du compte, les pertes humaines devraient être faibles par rapport à l'ampleur de la catastrophe et la majeure partie venant des habitations de la côte fauchées par le maremoto consécutif au séisme. A Santiago, qui a connu un séisme de force 8 et compte autour de 6 millions d'habitants, les pertes à ce jour sont autour de 50 personnes, à comparer aux 200 à 300 000 mort à Haiti pour un séisme de force moindre. Conclusion sans appel, une architecture appropriée EST efficace.
2. J'ai beaucoup entendu/lu dans la presse française, comme une offense, que le Chili ne sollicitait pas l'aide international. La vérité, c'est que je ne suis pas sûr qu'ils en aient besoin. Ils sont en permanence en alerte sur ce thème et et donnent une impression de grande efficacité. 80% du réseau électrique a été rétabli en moins de 24 heures et seules les régions de Maule et Bio Bio sont encore complétement isolées mais l'état d'urgence vient d'être déclaré et l'armée entre en action. L'organisme d'urgence, l'Onemi, travaille dans le calme et ne pipeaute pas le peuple. Michelle Bachelet a parlé hier à la TV et je l'ai trouvée sans langue de bois et digne (un choc avec les guignols que l'on voit d'habitude chez nous). L'eau est revenue rapidement et est à priori potable (même si les autorités sanitaires recommandent de la bouillir de manière préventive). Le Métro remarche aujourd'hui et devrait être fonctionnel demain pour le retour au travail. Certes, le Chili est un pays policier (héritage de la dictature) et on peut le regretter mais dans des moments comme celui-ci, cela aide à maintenir le calme et éviter les débordements. Les scènes de pillage même si elles sont très médiatisées sont en fait exceptionnelles.
3. Les Chiliens sont vraiment un peuple étonnant. Clairement préparés pour ce genre de situation. Je vous prends l'exemple de mon immeuble. Les gens sont restés calmes et sereins, solidaires (partage de téléphones qui marchent, d'eau et de couvertures, propos rassurants aux étrangers présents peu habitués dont je suis). L'image qui m'a le plus marquée était aujourd'hui au supermarché. Une queue bien ordonnée à l'entrée, priorité aux personnes âgées et aux familles avec des nourrissons. Tout se passe dans le calme, personne ne s'énerve ou n'essaie de gruger une place alors que tout le monde a clairement besoin de vivres. A l'intérieur, tout le monde respecte la consigne de ne pas prendre trop de choses pour en laisser tout le monde. Cela m'a renvoyé une image détestable de la France en imaginant ce qui se serait passé chez nous dans pareilles circonstances...
4. Ce qui m'amène au dernier point. Je suis le traitement par les médias français de la catastrophe et cela ne fait que confirmer le prisme menteur de notre propre nombrilisme de franchouillards. On insiste beaucoup sur le fait que les Chiliens n'ont pas accepté la main tendue de Sarkozy (alors qu'Obama a été plus fin en proposant son aide sans tenter de l'imposer), on montre car cela est spectaculaire l'unique supermarché de Concepcion qui a été pillé alors que la population la-bas semble rester d'un calme incroyable et on voit Samuel Etienne sur France 2 (coincé sur place car l'aéroport est fermé) déblatérer connerie sur connerie avec en toile de fond les immeubles brisées de Quilicura dont je vous parlais plus haut. Je ne suis pas dupe, je sais bien que la TV chilienne fait aussi du nationalisme et de la propagande de son côté mais la condescendance prétentieuse d'une France au bord de la faillite est révoltante (2 mois et je suis déjà devenu un critique féroce de mon pays d'origine, non je l'étais déjà avant, je vous rassure. J'attends avec une certaine gourmandise les commentaires du genre "Si t'aimes pas la France, quitte-la". Pas de bol, déjà fait). Oui il est possible d'être un pays en Amérique du Sud et d'être suffisamment ordonné et organisé pour gérer la situation. L'aide internationale n'a d'ailleurs pas été refusée, l'Onemi prend le temps d'évaluer les besoins et a indiqué aux pays amis qu'il lui ferait parvenir un détail rapidement. Il y a bien sûr un peu d'orgueil national derrière tout cela mais l'approche est avant tout pragmatique.
Voilà en quelques lignes mes impressions des derniers jours. La vie devrait se normaliser rapidement à Santiago l'intendant général, (l'équivalent du préfet) prévoit un retour à la normale pour mardi ou mercredi. Le pays mettra des années à se reconstruire complétement et la rentrée scolaire va être reportée (elle était prévue ce mercredi) mais les Chiliens se relèveront une fois encore, peuple fascinant qui me surprend chaque jour un peu plus, dans 90% des cas en bien.
Nous allons maintenant vivre au rythme des répliques (qui peuvent durer pendant des semaines voire des mois). Rien que pendant la rédaction de ce post, j'en ai ressenti deux et une puissante de plus de 6 sur l'échelle de Richter a réveillé tout le pays ce matin à 8h30...
A bientôt pour de nouvelles aventures.
Merci des infos, super interessant et n'hesite pas a continuer a poster. On est super contents que tout aille bien, on t'embrasse tres fort. Et on attend notre earthquake a nous, overdue parait-il...
RépondreSupprimerIl était aussi overdue au Chili depuis le début des années 2000. Il aura mis le temps à venir mais il n'aura pas dessus, apparemment il est dans le top 5 de tous les temps depuis que les mesures existent !!!
RépondreSupprimerTres bon post! Chapeau bas!
RépondreSupprimerEn tout cas c'est marrant, depuis que je vis aux US, je suis devenu comme toi beaucoup plus sensible a ce que les Francais disent des Americains... et inversement d'ailleurs. Ca fait toujours des discussions sympas, mais j'ai l'impression de devenir schizo :D
Les Chiliens ont-ils aussi des prejuges sur les Francais?