jeudi 25 mars 2010

A la découverte du Chili - Un peu d'histoire

Maintenant que les choses se sont normalisées à Santiago, qu'il n'y pas eu de réplique majeure sur la dernière semaine (ce qui est un vrai soulagement, je ne m'étais pas rendu compte à quel point cette épée de Damoclès permanente pesait sur le moral des gens) et qu'aucun accroc dans notre vie de tous les jours n'a eu le bon goût de se manifester, je vais enfin pouvoir vous pondre mon deuxième post à la découverte du Chili, cette fois-ci consacré à l'histoire de ce jeune pays qui fête cette année son bicentenaire (les mauvaises langues disent déjà que la plaque de Nazca l'a fait à sa manière le 27 février avec le premier terremoto du XXIème siècle, passons...). Ma tendre moitié ne manquera pas de persifler que les informations ci-dessous ont été honteusement pompées sur Wikipédia en grande partie (ce qui est tout à fait juste), mais j'essaie de leur donner un cachet personnel qui je l'espère saura vous plaire... Arbitrairement, je vous fais l'histoire du Chili en 5 dates, qui marquent bien les points de rupture de l'existence de cette jeune république.

I.  12 février 1541 - Fondation de Santiago par Pedro de Valdivia

Avant l'arrivée des conquistadores espagnols menés par Pizarro, l'actuel Chili était une dépendance sudiste de l'Empire Inca qui s'étendait en grande partie sur le Pérou et la Bolivie actuels avec une petite pointe en Colombie avec pour capitale Cusco (là ou se trouvait le fameux Palais d'Or de l'Empereur qui a sûrement en grande partie inspiré une série japonaise incluant Esteban, Tao, Zia et un grand faucon mécanique...). Le territoire était donc peuplé d'ethnies indiennes, principalement dans la région de l'Araucanie au sud de Santiago qui est encore aujourd'hui la vallée nourricière du pays. L'arrivée de l'expédition de Pizarro fait exploser en plein vol l'Empire Inca en quelques années, un peu comme au Mexique avec les Aztèques et Hernan Cortes. Pizarro poursuivra d'ailleurs les Incas jusque dans les montagnes, à la recherche de leur trésor prétendument caché et ne trouvera jamais leur ultime refuge au fin fond de la Vallée Sacrée, le Macchu Pichu (où Vieille Montagne en quechua qui est bien la langue des Incas et non pas un type de tente fort pratique en vente chez Décathlon). Pizarro perdra d'ailleurs la vie dans cette folle entreprise et ses restes sont visibles dans un fameux cercueil de cristal dans la cathédrale de Lima. Parmi les lieutenants de Pizarro, se trouve un fringant jeune explorateur du nom de Pedro de Valdivia qui sur ordre de son seigneur lance une expédition vers le sud de l'Empire (je vous mets son portrait, pur style de l'époque...).


Vous noterez l'imposante cuirasse toute décorée et rutilante et la combo moustache/barbichette so XVIème siècle... Je le vois mal tenir des heures sur son cheval avec une quincaillerie pareille sur le dos ou alors pauvre bête... Comme prévu, l'opposition indigène est forte mais Pedro avait bien prévu son coup après la disparition des premières expéditions envoyées dans le coin et avance avec un groupe fortement armé et le local de l'étape ne fait pas le poids face à ses armes à feu. Il arrive à sécuriser une partie de la fameuse vallée fertile et y fonde Santiago en son centre où se trouve encore la ville aujourd'hui. Il entreprend ensuite une grosse campagne de pacification vers le sud et créera nombre de villes comme Concepcion et Valdivia qui prendra son nom (top modestie sur ce coup-là). Après plusieurs années de lutte contre l'indigène, il finira par succomber dans une embuscade, les natifs qui s'étaient renommés entre temps les Mapuchos ("insoumis" en quechua) ayant très mal pris qu'il traverse leur fleuve sacré du Bio Bio et le souille. La légende veut qu'il ait été capturé et écorché vif. Une chose est sûre, il a clairement ouvert la brèche à l'installation des "criollos" (Espagnols nés au Nouveau Monde) sur place qui sont à sa suite venus s'installer en masse dans cette vallée hospitalière au climat méditerranéen (par rapport au rigoureux climat d'altitude du Pérou) repoussant à force massacre les Mapuchos vers les montagnes et le sud du pays. Un peu comme aux Etats-Unis, les premiers colons au Chili comme les vagues qui vont suivre vont peu se mélanger aux locaux, ce qui fait qu'aujourd'hui les Mapuchos représentent moins de 5% de la population et leur culture/héritage n'est faiblement reconnu que depuis une vingtaine d'années. A côté du Pérou et de la Bolivie de forte souche indienne, le Chili est classé dans les nations "blanches" de l'Amérique du Sud au même titre que l'Argentine (j'y reviendrai dans un post ultérieur sur les Chiliens). 

II. 18 septembre 1810 - Déclaration d'indépendance du Chili

Allègrement, je vous colle un bond de 269 ans. Je vous la fais en accéleré parce qu'il n'y pas grand chose à raconter sur cette période qui voit surtout s'installer des vagues de migrants européens successives dans tout le pays qui se trouve colonisé du nord jusqu'en Patagonie au sud et la fondation de Punta Arenas. Le territoire est fertile mais ne regorge pas de ressources intéressantes pour la couronne espagnole et fait partie administrativement du Pérou beaucoup plus stratégique car riche en argent et en or. Paradoxalement, cette mise à l'écart du centre du pouvoir royal espagnol qui est à Lima va permettre à la province une certaine liberté de manoeuvre et le développement d'une bourgeoisie/aristocracie locale qui va peu à peu prendre les rênes du pouvoir sur place. L'Université du Chili à Santiago est une des plus anciennes du continent et un signe certain d'une certaine volonté autonomiste locale d'abord contre le pouvoir à Lima, mais aussi contre la couronne à Madrid. Comme toutes les indépendances du continent, c'est l'affaiblissement de l'Espagne après sa défaite contre Napoléon et le bouillonnement des idées révolutionnaires françaises qui servent de catalyseur à la révolte. Le 18 septembre 1810, un groupe de notables à Santiago soutenu par une partie importante de la population et surtout les forces armées locales proclame l'indépendance du pays. Une constitution largement inspirée de la France est promulguée tout comme le code civil napoléonien (il est étonnant de constater à quel point ce modèle a été systématiquement pris dans le coin où tous les pays sont des républiques à la française reposant sur un code civil et une notion du droit très proche de la notre). La réaction de l'Espagne ne se fait pas attendre, elle envoie un corps expéditionnaire depuis Madrid et un soutien depuis Lima pour mater les rebelles. S'ensuivent plusieurs années indécises de guerre conduisant à un statu quo dangereux pour les indépendantistes (la population locale grognant avec les privations de la guerre). C'est à ce moment-là qu'émerge LA figure du libérateur local : Bernardo O'Higgins (portait d'époque également joint, admirez les rouflaquettes et l'uniforme Empire).



Bernardo est un pur criollo, un aristocrate local amoureux de la Révolution Française et avec une expérience militaire notable. C'est lui qui va ranimer la flamme de la révolte et bouter l'Espagnol hors du territoire avant de devenir jusqu'en 1823 le premier président de la jeune République chilienne. Après un mandat, il renoncera à la charge, son idéal ayant été bafoué par la real politik qui se mettait en place à Santiago. Il finira ses jours à Lima et deviendra une figure libératrice forte dans tout le continent. Au niveau du nom des rues et des places au Chili, c'est un peu l'équivalent de Charles de Gaulle chez nous, il est partout !!!

III. 10 juillet 1883 - Bataille d'Huamachuco et victoire du Chili dans la guerre du Pacifique

Cette fois-ci le bon en avant est moins brutal, seulement 73 ans mais il marque un tournant dans l'histoire du Chili. A l'époque, ses frontières étaient encore bien floues : le nord actuel appartenait au Pérou et à la Bolivie (qui avait alors une ouverture maritime sur le Pacifique) et au sud le Chili contrôlait toute la Patagonie au détriment de l'Argentine. Le développement rapide du Chili par rapport à ses voisins conduit à ce conflit qui a pour origine l'accès aux ressources de salpêtre dans le nord. Le débat est toujours chaud sur qui a tiré le premier mais le consensus admis y compris par les Chiliens penche de leur côté. En fait, ils n'ont fait qu'appliquer la devise de la République : Por la razon o por la fuerza (Par la raison ou par la force). Le Pérou et la Bolivie n'ayant pas voulu entendre raison sur la définition des frontières, le Chili est allé imposer son point de vue par la force... Cette guerre est un tournant pour 2 raisons essentielles. La première, c'est qu'elle définit les contours définitifs du pays. Le traité de paix octroît tout le nord du pays au Chili dont une grande partie du désert de l'Atacama (où se trouvaient les ressources de salpêtre et aujourd'hui de cuivre et de litium), amputant la Bolivie de son ouverture maritime et grignotant le sud du Pérou. Dans le même temps, l'Argentine en a profité pour guerroyer au sud et le Chili perd de ce côté-là toute la partie orientale de la Patagonie. La deuxième raison est l'émergence du Chili comme puissance militaire régionale. Tout le continent ainsi que les puissances européennes voyaient jusque-là le Chili comme une nation de paysans secondaire en bas au fond à gauche de l'Amérique du Sud. Ils découvrent stupéfaits une puissance militaire notamment navale forte qui a broyé en peu de temps la prétenduement grande armée péruvienne et est entrée dans Lima sans problèmes. Sans l'intervention d'une flotte française stationnée sur place, un véritable carnage aurait pu avoir lieu. Cette méfiance vis-à-vis de la puissance militaire chilienne et ses vélléités expansionnistes ont perduré jusqu'à aujourd'hui, ses voisins notamment péruvien et bolivien se méfient comme de la peste du Chili et une bataille diplomatique permanente s'est mise en place (revendications de zones de pêche pour le Pérou et d'une ouverture maritime pour la Bolivie). Ce sentiment n'a fait que se renforcer avec les années de dictature de Pinochet et l'insolente réussite économique du pays sur les 25 dernières années. Bien que petit, le Chili fait peur à ses deux voisins andins.

IV. 11 septembre 1973 - Coup d'Etat de Pinochet

C'était aussi un 11 septembre... Les Chiliens adorent raconter l'histoire des gringos qui se pointent à Santiago et remercient les Chiliens d'avoir rendu hommage aux victimes du 11 septembre 2001 en nommant tant de places et rues de cette date fatidique. En fait, elle correspond bel et bien à l'évènement tragique qui est à peu près connu de tous. Les années 60 et 70 sont agitées socialement au Chili et finalement émerge pour la première fois aux élections de 1970 un président socialiste (un vrai de vrai à l'époque, pas la version édulcorée du XXIème siècle), Salvador Allende, élu sur un programme "dur" (nationalisations, augmentations des droits sociaux/syndicaux, minima sociaux...) qu'il va tenter peu à peu de mettre en place mais qui se heurte à une conjoncture économique très difficile et l'opposition d'une part importante et conservatrice de la population.



Petite anecdote d'époque, l'ambassadeur du Chili en France d'Allende n'était autre que le prix Nobel de litterature Pablo Neruda, LA figure intellectuelle historique du pays avec Gabriela Mistral.  Avec l'aide de la CIA qui voit d'un très mauvais oeil ce président socialiste et craint une contagion au reste de la région, une frange de l'armée menée par Pinochet fomente le coup d'Etat qui se terminera par l'attaque au tank et à l'avion de chasse du Palacio de la Moneda et le suicide d'Allende qui préfère la mort à sa capture par les putchistes. Arrivé au pouvoir, Pinochet établit une dictature dure au niveau politique (avec la traque des opposants/artistes/leaders syndicaux, plus de 3 500 disparus en 20 ans tout en laissant quelques pouvoirs au Parlement et au Sénat...) mais ultralibérale au niveau économique. C'est l'époque de l'école de Chicago et le pays est réformé en profondeur notamment sous la houlette de José Pinera, grand frère de l'actuel président élu. A la fin des années 80, la dictature perd de son emprise et Pinochet est finalement destitué par le Parlement et finira par couler une retraite tranquille malgré plusieurs tentatives de procès et d'extradition du juge espagnol Guzman avant de mourir en despote ou en héros (c'est du 50/50 dans le coeur des Chiliens). Vingt ans après, le sujet reste encore fortement tabou dans le pays mais le tableau qu'en ont les Chiliens est beaucoup moins noir que notre vision européenne de la chose. Beaucoup attribuent le niveau de développement de l'économie mais aussi le calme et la sécurité relatifs du pays par rapport au reste de l'Amérique du Sud à la dictature. Le tremblement de terre du 27 février est révélateur. Rapidement, les politiques ont demandé l'intervention des forces armées pour rétablir l'ordre, y compris des ténors socialistes ayant souffert physiquement pendant la dictature. Une fois encore, la vérité de cette période est plus complexe qu'elle n'y paraît de l'extérieur...

V. 11 mars 2010 - Passation de pouvoir entre Michelle Bachelet et Sebastian Pinera

La transition démocratique a été plutôt propre au Chili. Après un vote de défiance du Parlement contre son élection comme sénateur à vie (qui lui aurait valu une impunité jusqu'à sa mort), Pinochet s'est retiré de la vie politique même si ses partisans notamment au sein de la très droitière UDC (Union Democratica Cristiana, fortemment liée à l'Opus Dei) restent encore aujourd'hui une composante essentielle de l'échéquier politique du pays (entre 15 et 20% des voix aux dernières législatives). Les socialistes prennent le pouvoir et continuent dans la même voie économique ultralibérale tout en saupoudrant du social par-ci par-là, prolongeant plus en avant le miracle économique du pays (des taux de croissance de 6 à 8% par an pendant près de 20 ans, d'où le surnom de "jaguar" donné au pays) sans vraiment arriver à diminuer les inégalités sociales (le Chili est dans le top 10 des pays les plus inégalitaires du monde, devant les USA...). Le sommet de cette transition est symbolisée par l'élection de Michelle Bachelet en 2005, fille d'un ancien dissident, divorcée et athée, inimaginable vingt ans en arrière. La grande victoire des socialistes sur cette période aura été la loi sur l'autorisation du divorce  et leur plus grand échec de n'avoir pas obtenu une loi autorisant l'avortement (toujours illégal mais pratiqué clandestinement). Du point de vue économique, le Chili est entré dans l'OCDE fin 2009, et est devenu un pays riche avec un niveau de vie proche du Portugal ou de la Grèce en Europe. Les élections de 2009 marquent un tournant avec l'élection du premier président de droite depuis la fin de la dictature, Sebastian Pinera, surnommé par ses détracteurs comme le "Berlusconi chilien"


Comme tous les politiques de droite, il a des liens avec l'ancienne dictature (dont son frère Ministre de l'Economie sous Pinochet et grand artisan de la libéralisation du pays) mais a voté contre la loi instituant Pinochet comme sénateur à vie. Il est avant tout un homme d'affaires brillant qui détient encore 30% de la compagnie aérienne nationale LAN (en cours de vente pour conflit d'intérêt constitutionnel). Cependant, il n'a pas les faveurs de l'UDC qui le considère comme trop mou, en bref, un représentant de la droite modérée élu sur un programme économique fort (promesse de création d'un million d'emplois sur 4 ans). Les Chiliens sont partagés sur cette élection car elle réveille d'anciens démons mais montre à la fois la vitalité démocratique avec une alternance après 20 ans de pouvoir socialiste. Une chose est sûre, Pinera n'appliquera pas son programme en l'état. Le tremblement de terre du 27 février 2010 en mettant 2 millions de Chiliens à la rue (sur 17 millions) et en provoquant des dégâts de l'ordre de 25 à 30 milliars de dollars (15% du PIB) a complétement changé ses plans et va l'obliger à une politique d'intervention publique beaucoup plus forte que prévue pour accompagner la reconstruction, le tout l'année du bicentenaire du pays et les commémorations géantes prévues pour septembre 2010. Une nouvelle ère commence pour le pays mais vu le volontarisme mis en oeuvre après le tremblement de terre tant public que privé, il est clair que le Chili va repartir de l'avant et continuer à se développer à toute vitesse en laissant ses voisins sur la touche (en termes de PIB par habitant parce qu'en valeur absolue, le Brésil et l'Argentine sont loin devant).

Voilà quelques infos sur l'histoire du pays qui je l'espère étaient aussi intéressantes qu'amusantes. Je vous proposerai dans un prochain post quelques réflexions sur les Chiliens en eux-mêmes, peuple timide et attachant qui vaut clairement le détour !

Bises à tous et à bientôt pour de nouvelles aventures !!!

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